Le « stade du miroir » : ce que ça change pour nous… et pour la société
- victoirecamphuis
- il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

En deux mots
Pourquoi l’histoire d’un bébé qui se reconnaît dans un miroir parle encore aux adultes connectés que nous sommes ? Parce que ce moment — réel ou symbolique — pose une brique essentielle : “je suis quelqu’un, distinct des autres, et c’est bien moi.” Quand ce socle est solide, on avance plus librement. Quand il est fragile, on cherche sans cesse son reflet dans le regard des autres… ou dans l’écran.
Le « stade du miroir », c’est quoi ?
Entre 6 et 18 mois environ, le tout-petit découvre son image. Au début, il croit voir « quelqu’un d’autre ». Puis il comprend : c’est moi. Cette reconnaissance ne se fait pas seul. Elle s’appuie sur le visage qui le regarde (le plus souvent la mère, le père, ou l’adulte qui s’occupe de lui) : un regard qui répond, qui sourit, qui met des mots.
Pas besoin d’un miroir pour exister : le premier miroir, c’est l’autre. Un bébé se sent réel parce qu’un adulte le voit et lui renvoie qu’il compte.
Trois étapes, très concrètes :
je vois une image intrigante ;
je comprends que c’est une image ;
je comprends que c’est mon image, avec l’aide d’un adulte qui partage ma joie (« oui, c’est toi ! »).
Quand ça se passe bien : les effets positifs (pour l'individu)
Un « stade du miroir » bien traversé, c’est souvent :
Une estime de soi plus stable : je vaux quelque chose, même sans prouesse ni like.
Des limites claires : je sais où je commence et où tu commences ; je peux dire oui/non.
Une régulation émotionnelle plus aisée : je ressens fort, mais je ne me perds pas.
Des liens plus sécures : je peux m’attacher sans me dissoudre.
De l’autonomie : j’existe pour moi, pas seulement dans le regard des autres.
…et positifs (pour la société)
Capacité de coopération : on reconnaît l’autre comme autre.
Confiance et civilité : on respecte des règles partagées.
Relations plus durables : couple, amitiés, travail — on supporte la différence.
Ouverture à la diversité : pas besoin que l’autre me ressemble pour l’estimer.
Quand c’est fragile : les effets négatifs (individuels)
Si le regard premier a manqué, s’il a été indifférent, intrusif, ou capricieux, on risque de chercher sans fin une confirmation d’exister. Ça peut donner :
Dépendance au regard : anxiété sociale, quête d’approbation, peur de déplaire.
Perfectionnisme/auto-critique : je ne suis « assez bien » que si je réussis.
Confusion des limites : jalousie, fusion, contrôle ou, à l’inverse, fuite de l’intimité.
Corps-miroir : obsession de l’image, troubles de l’apparence, comparaisons incessantes.
Addictions de régulation : écrans, achats, sport extrême, substances… pour sentir qu’on existe.
Humeur vulnérable : anxiété, épisodes dépressifs, ruminations.
…et négatifs (sociaux)
« Hyper-moi » collectif : chacun parle fort, écoute peu ; polarisation et défiance.
Course à la visibilité : le selfisme (se vendre, se montrer, se mesurer).
Fatigue psychique : burn-out, isolement, baisse de l’empathie et de la coopération.
Instabilité des liens : plus de ruptures, moins d’engagement, soupçon généralisé.
Le miroir aujourd’hui : du verre à l’écran
Les réseaux sociaux sont des miroirs démultipliés.
Bon côté : on expérimente des identités, on crée, on trouve des pairs.
Risque : vivre pour l’image — like = preuve d’existence ; sans like = chute d’estime.
Repère simple : si l’écran me sert à m’exprimer et relier, ok ; s’il décide de ma valeur, danger.
Parents & proches : comment bien «refléter » un enfant
Répondre au visage par un visage : contact, voix, mots simples (« je te vois », « tu es là »).
Nommer les émotions (« tu es fâché / content ») au lieu de les juger.
Jouer la séparation douce : présence fiable + petits temps seul, expliqués et prévisibles.
Mettre des limites stables : sécurité = règles claires, sans humiliation.
Parler du corps avec bienveillance : ni idéalisation, ni dénigrement.
Adultes : 7 gestes qui renforcent un « miroir intérieur »
Hygiène de base : sommeil, repas, mouvement — sans corps, pas de socle psychique.
Limiter la comparaison : désabonner ce qui blesse, garder ce qui inspire.
Parler à la première personne : « je ressens… j’ai besoin… », plutôt que tester/accuser.
Prendre des reflets de qualité : deux ou trois personnes qui vraiment vous voient.
Créer sans publier (parfois) : écrire, dessiner, jouer — exister sans applaudimètre.
Rituels hors écran : marche, cuisine, jardin, bénévolat — contact avec le réel et les autres.
Thérapie si besoin : un lieu pour être soi, de façon sûre et constante.
Et quand ça déraille vraiment ? (repères d’alerte)
L’image prend toute la place (corps, filtres, balance émotionnelle = likes).
Relations en yo-yo (fusion/rupture), jalousie ou évitement systématique.
Humeur grise persistante, idées noires, conduites à risque, isolement.
Dans ces cas, consulter n’est pas un échec : c’est offrir un autre miroir, solide et bienveillant.
Ce que la thérapie propose (concrètement)
Un cadre qui répond : séances régulières, mêmes repères — on sécurise le système d’alarme.
Un regard qui voit sans juger, qui met en mots, qui relie le vécu au sens.
Consolider l’estime de soi : différencier qui je suis et ce que je montre, consolider les limites.
Des liens plus justes : apprendre à s’attacher sans se perdre, à se séparer sans se détruire.
Conclusion
Le « stade du miroir » n’est pas qu’une théorie : c’est notre façon d’habiter notre visage et de croiser celui des autres. Quand il est bien traversé, il donne de la liberté intérieure et de la qualité de lien. Quand il est fragile, il nous colle à l’image et nous éloigne du désir.
Bonne nouvelle : on peut réparer.
À tout âge, un regard fiable, des mots ajustés, des limites claires et des expériences réelles retissent ce miroir intérieur — moins brillant peut-être, mais beaucoup plus vivant.
par Victoire Camphuis — Psychopraticienne, approche analytique



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