Le lien mère-fille : entre héritage, désir et séparation
- victoirecamphuis
- 17 déc. 2025
- 3 min de lecture

Il n’existe pas de lien plus fondateur, ni plus ambivalent, que celui qui unit une mère et sa fille. Entre amour et rivalité, fusion et distance, admiration et rejet, ce lien laisse des traces profondes. Il façonne le rapport que chaque femme entretient avec son corps, son désir, sa place dans le monde. En thérapie, il revient souvent — parfois sans qu’on le nomme, toujours au cœur de la question : “qui suis-je, en dehors de ma mère ?”
Une histoire qui commence avant nous
Avant même la naissance, une fille est déjà investie de représentations : celle que la mère a d’elle-même, celle qu’elle projette sur l’enfant à venir, celle que les générations précédentes lui ont transmise. Nous ne naissons pas vierges de toute histoire — nous héritons d’un roman familial déjà en cours, parfois lourd de silences ou de non-dits.
Certaines mères rêvent d’une continuité — “qu’elle me ressemble” — d’autres espèrent une réparation — “qu’elle ait la vie que je n’ai pas eue”. Dans les deux cas, le danger est le même : celui d’une fille qui se sent appelée à porter, plus qu’à vivre.
L’amour fusionnel et ses pièges
Dans les premières années, la fusion mère-enfant est vitale. C’est dans le regard de la mère que l’enfant découvre qu’il existe. Mais quand ce regard devient exclusif, quand il ne laisse plus de place à l’altérité, il peut étouffer la croissance psychique.Chez certaines femmes, cela se traduit plus tard par une difficulté à se séparer sans culpabilité, à dire non, à exister autrement que dans le prolongement maternel.
Cette fusion protectrice devient alors un manteau trop chaud : elle rassure, mais empêche de respirer. D’autres, au contraire, se défendent par la coupure — refus de la dépendance, mise à distance affective, peur de reproduire. L’une et l’autre sont des manières, souvent inconscientes, de gérer une ambivalence fondamentale : aimer sans se perdre.
Se séparer pour devenir soi
Se séparer ne signifie pas rompre, mais se différencier. C’est reconnaître ce qui, en soi, vient d’elle — et ce qui n’en vient pas. C’est accepter que l’amour maternel ait parfois manqué, ou trop pesé, sans le transformer en rancune.En psychanalyse, on parle de travail de subjectivation : le moment où la fille cesse d’être le miroir du désir maternel pour devenir sujet de son propre désir.Cela passe par un long processus intérieur, souvent douloureux, où il faut désidéaliser la mère sans la détruire, reconnaître sa part de vulnérabilité, et surtout, trouver la sienne.
Ce que la thérapie permet
En séance, le lien mère-fille se rejoue. C’est parfois dans la relation avec la thérapeute que la patiente peut, pour la première fois, exprimer sa colère, sa jalousie, sa tendresse, sans craindre de perdre l’amour de l’autre. Ce transfert, loin d’être un obstacle, devient une expérience de réparation. La parole vient remplacer l’agir, le regard de l’analyste fait fonction de miroir fiable : il renvoie une image plus juste, moins déformée. Progressivement, la patiente peut reprendre possession de son histoire, choisir ce qu’elle garde, ce qu’elle transforme, ce qu’elle rend.
Héritages et transmissions
Le lien mère-fille ne s’arrête jamais à deux. Il est transgénérationnel : chaque femme porte, à sa manière, les empreintes des femmes qui l’ont précédée.Guérir son lien à sa mère, c’est souvent aussi adoucir le destin des générations suivantes.Une femme réconciliée avec sa propre histoire transmet une présence plus libre, un amour plus souple, une maternité moins sacrifiée.
Et après ?
Se libérer du lien maternel ne veut pas dire s’en détacher : cela veut dire le rendre vivant. C’est pouvoir aimer sa mère non plus par devoir ni par dépendance, mais par choix.C’est aussi oser devenir différente, sans se sentir coupable d’exister autrement.Au fond, c’est cela grandir : ne plus être la fille de quelqu’un, mais devenir la femme que l’on est.
En conclusion
Le lien mère-fille est un champ de force : il peut enfermer ou faire naître.Entre la loyauté et la liberté, il s’agit de trouver un juste milieu : aimer sans se confondre, transmettre sans reproduire, s’émanciper sans renier.Et parfois, une thérapie permet simplement cela : rendre à chacune sa juste place — pour que la rencontre, enfin, devienne possible.
par Victoire Camphuis — Psychopraticienne, approche analytique



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